Une abeille en garde à vue : le procès d’une ouvrière
Ce matin, à Romans-sur-Isère, une ouvrière de nos ruches a été interpellée en flagrant délit… de travail.
Nous avons assisté à son audition. Voici son dossier, pièces à conviction comprises. Tous les faits sont authentiques : seule la procédure est inventée.
Les faits qui lui sont reprochés
- des centaines de fleurs visitées chaque jour, sans pause déjeuner : une dizaine d’allers-retours par jour, avec à chaque voyage plusieurs dizaines de fleurs, parfois jusqu’à une centaine ;
- des heures supplémentaires jamais déclarées, du lever au coucher du soleil : en pleine saison, elle sort dès que le temps le permet, et butine le plus souvent dans un rayon de un à trois kilomètres autour de la ruche ;
- aucun jour de repos, aucun arrêt maladie, et pas la moindre réclamation ;
- transport de marchandises sucrées, sans facture : du nectar dans son jabot, du pollen collé sur ses pattes arrière.
Circonstance aggravante : elle n’est pas seule. En été, une colonie compte plusieurs dizaines de milliers d’ouvrières, toutes au même régime.
L’audition : une carrière complète en six semaines
Interrogée sur son parcours, la suspecte présente un CV que bien des recruteurs envieraient. Une abeille ouvrière ne fait pas un métier, elle les fait tous, l’un après l’autre, selon son âge :
- les premiers jours, femme de ménage : à peine sortie de son alvéole, elle nettoie les cellules pour que la reine puisse y pondre à nouveau ;
- vers la première semaine, nourrice : ses glandes produisent la bouillie des larves et la gelée royale. Elle visite les cellules du couvain des centaines de fois par jour ;
- vers la deuxième semaine, cirière et magasinière : de petites glandes sous son abdomen sécrètent des écailles de cire, avec lesquelles elle bâtit les rayons. Elle réceptionne aussi le nectar des butineuses et le transforme en miel ;
- vers la troisième semaine, gardienne : postée à l’entrée de la ruche, elle contrôle les arrivantes à l’odeur et repousse les pilleuses ;
- enfin, butineuse : pendant ses deux ou trois dernières semaines, elle quitte la ruche pour récolter le nectar, le pollen, l’eau et la propolis.
En été, toute cette carrière dure cinq à six semaines. Les butineuses meurent le plus souvent au travail, les ailes usées par des milliers de kilomètres de vol. Seules les abeilles nées à la fin de l’été, qui passeront l’hiver serrées en grappe, vivent plusieurs mois : nous l’expliquons dans notre article sur les abeilles en hiver.
Les pièces à conviction
Lors de la perquisition de la ruche, les enquêteurs ont saisi :
- deux pelotes de pollen, orange vif, encore accrochées à ses pattes arrière. Ce pollen nourrit les larves ; c’est aussi celui que nous récoltons à l’entrée de nos ruches avec une trappe, pour notre pollen de fleurs ;
- quelques dizaines de milligrammes de nectar dans son jabot, soit une bonne partie de son propre poids, transportés à chaque vol ;
- des écailles de cire, preuve de ses activités de construction dans les rayons ;
- des cadres entiers de miel operculé, fruit du travail de toute la colonie.
Le dossier est lourd. Pour remplir un seul pot de 500 g, on estime que les abeilles doivent visiter environ deux millions de fleurs et parcourir l’équivalent de plusieurs fois le tour de la Terre.
La plaidoirie de la défense
Son avocat, un bourdon commis d’office, plaide la bonne foi : « Elle ne sait rien faire d’autre. Elle ne travaille pas pour elle, mais pour la colonie. »
Il n’a pas tort. Sans elle, pas de miel ni de cire. Et en butinant, les abeilles transportent le pollen d’une fleur à l’autre : cette pollinisation permet à une grande partie de nos arbres fruitiers et de nos cultures de donner des fruits et des graines.
Le verdict
L’audience est fixée dans huit mois.
Petit détail : en été, une abeille ouvrière vit cinq à six semaines. Elle se sera tuée à la tâche bien avant d’être jugée.
Notre verdict, à la miellerie : relaxe, et toute notre reconnaissance.
Il faut le travail d’une vie entière d’abeille pour produire environ un douzième de cuillère à café de miel. Pensez-y à votre prochaine tartine.
Ce que nous en retenons, à la miellerie
C’est pour cela que nous ne récoltons que le miel des hausses, en laissant aux abeilles les réserves du corps de ruche. Notre miel est simplement extrait à température ambiante, filtré puis reposé en maturateur avant la mise en pot : aucune autre manipulation. Le travail de nos ouvrières arrive dans votre pot tel qu’elles l’ont fait.
Et si vous voulez rencontrer les collègues de l’ouvrière n° 0042, en liberté cette fois, enfilez une vareuse et venez visiter le rucher avec nous.



